Pour moi, l’histoire de OUTSIDER est d’abord celle de Bruno qui, à 50 ans, est sans travail et décide de monter lui-même sa société et d’être son propre patron. Il s’entoure dans cette aventure d’Anne-Athalia, 25 ans, sans emploi elle non plus. C’est avec ces deux personnages attachants que Bruno Richy donne un visage aux chiffres du chômage, dont les présentateurs de JT nous informent mensuellement de l’évolution, toujours de façon impersonnelle. Ces mêmes présentateurs oublient que derrière les chiffres se cachent des êtres humains. Entrer dans la catégorie des chômeurs, c’est perdre son identité propre, et c’est précisément cela qui rend le chômage tolérable : lorsque l’on parle « des chômeurs » on ne parle de personne. OUTSIDER est un texte qui redonne sa dimension humaine au problème du chômage. C’est un texte actuel qui concerne, directement ou non, chacun d’entre nous. Nous vivons dans une société où c’est un métier qu’il faut donner en réponse à la question « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? ». Mais Bruno n’a pas de réponse à cette question. Est-ce à dire qu’il ne fait rien dans la vie ? Que sa vie est vide ? Qu’elle ne sert à rien ? Qu’il pourrait aussi bien n’être personne ? Est-il toujours quelqu’un ? Qui ? Le chômage est une mise à mort sociale de l’individu, un mouroir. Il le place à la bordure du chemin, en marge de la « vraie » vie.
Particulièrement en ces temps de crise, on ne peut qu’adhérer au propos de OUTSIDER. Mais ce qui m’intéressait particulièrement dans la pièce, était de travailler sur la question de l’identité et de sa perte, spécialement celle du personnage de Bruno. Car, au-delà de son contenu social presque politique, OUTSIDER pose cette question : « qui est-on quand on a 50 ans et que l’on est au chômage, sans perspective d’embauche ? ». Et quelles sont les répercutions de la succession de réponses négatives sur l’identité d’une personne ? Existe t-on encore quand on n’est plus utile pour personne ? Qui est-on quand après avoir exercé 1000 métiers on n’en a plus un seul, parce que les autres pensent que l’on est trop vieux ? Retranché dans son isolement social, dans sa solitude affective, Bruno entre en quête. Il cherche du travail, des solutions, des réponses, il cherche quelqu’un pour qui exister. Quelqu’un avec qui exister. Anna-Athalia est jeune et belle, elle concentre toutes les attentes de Bruno, tous ses regrets aussi. Elle est tout ce qu’il n’est plus et ne sera plus jamais. Alors ces deux-là s’unissent pour survivre. L’histoire aurait pu s’arrêter là…
Mais qui est Anne-Athalia vraiment ? Car la question de son identité se pose également durant toute la pièce, et seul Bruno possède la réponse à cette énigme, comme si un lien puissant unissait ces deux personnages. Comme s’ils ne faisaient qu’un. Se pourrait-il qu’Anna-Athalia soit le fruit des errances de l’imagination de Bruno, cherchant par tous les moyens à sortir de son gouffre, jusqu’à ne plus savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est pas ? Anne-Athalia comme un mirage, une hallucination, un besoin vital de se convaincre que tout est possible.
J’ai souhaité travailler sur cette dimension plus poétique de la pièce. Cette dimension où rêve et réalité se côtoient, se mélangent, où leurs limites se brouillent jusqu’à n’être plus lisibles, jusqu’à ce que le mirage devienne réalité, jusqu’à s’aimer passionnément. OUTSIDER est une descente dans les profondeurs de l’âme du personnage de Bruno et j’ai souhaité ouvrir les possibilités d’interprétations de cette exploration. Chaque spectateur est acteur de sa propre interprétation et libre d’apporter sa réponse.
Le décor de OUTSIDER c’est celui du théâtre antique grec où, après le sacrifice du bouc la représentation : message des dirigeants politiques ayant pour but d’apaiser le peuple, avait lieu. Quel lieu plus juste pour jouer OUTSIDER et son message du peuple à ses dirigeants : « on étouffe ».
Jusqu’à ce que tout bascule…
Danaë Gilh.
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